Dans le contexte sociopolitique guinéen actuel, une illusion tenace gagne du terrain : celle qui voudrait que la valeur d’un homme se jauge à l’éclat de ses habits, au prestige des salons qu’il fréquente ou au cérémonial qui l’entoure. Cette illusion, semblable à un mirage doré, détourne notre regard de l’essentiel et érige l’apparence en critère suprême de la grandeur.
Nous assistons ainsi à l’émergence de leaders de vitrine, façonnés pour le décor plus que pour l’action, dont la stature se dissout dès que s’éteignent les projecteurs. Pourtant, la noblesse véritable ne se loge ni dans la rigidité du protocole ni dans l’ostentation du luxe. Elle réside dans cette capacité rare à demeurer soi-même, sans fard, au cœur du tumulte et des conventions.
Considérez cet homme qui, au détour d’une rue poussiéreuse, partage le sel de la vie en savourant une banane braisée. Il ne renonce nullement à sa dignité ; il l’incarne, au contraire, dans sa forme la plus authentique. Car qu’est-ce qu’un guide qui ne reconnaît plus le goût du terroir, ni la valeur d’un sourire échangé sur un trottoir ? Un leader n’est pas un monarque de salon. Il est une conscience en mouvement, un repère vivant qui puise sa force dans l’humain, et non dans l’apparat.
En condamnant la simplicité au nom d’un standing illusoire, nous condamnons l’intelligence à n’être qu’un ornement, une parure stérile qui flatte l’œil mais n’irrigue jamais l’âme. À cette jeunesse guinéenne que l’on tente d’enfermer dans les carcans du paraître, il faut dire avec force que le costume n’a jamais fait le cœur, et que le luxe des lieux ne garantit en rien la hauteur des vues. Le génie ne demande pas la bénédiction du protocole, et la vision ne se flétrit pas au contact du peuple : elle s’y nourrit.
Il est temps de briser ces miroirs déformants qui nous enseignent à impressionner avant de comprendre. Il est temps de réapprendre la liberté d’être, tout simplement. Que l’on soit assis à une table feutrée ou debout dans la brise d’un carrefour populaire, la valeur d’un être demeure la même : une éthique inébranlable, une fidélité aux racines qui seules permettent de toucher les cimes sans jamais se perdre en chemin.
La sagesse africaine : l’ancrage et la sève
La sagesse africaine nous enseigne que le véritable leader est semblable au baobab : s’il dresse sa tête vers le ciel, c’est parce que ses racines s’enfoncent profondément dans la terre nourricière. La grandeur n’est pas une distance que l’on met entre soi et les autres, mais une présence. Comme le fleuve qui meurt s’il oublie sa source, l’homme qui sacrifie sa simplicité — cette banane braisée — sur l’autel du paraître s’assèche intérieurement.
« Le vêtement peut couvrir le corps, mais il ne peut habiller le caractère. » La légitimité ne jaillit pas du trône, elle naît de la capacité à s’asseoir dans la poussière du monde pour en comprendre le souffle. Dans nos sociétés, l’onction de l’être est perçue comme une mission sacrée, un sacerdoce de l’invisible. La valeur d’un homme ne se mesure pas à son emballage matériel, mais à la lumière qu’il dégage — une lumière indépendante du décor.
Cette vision s’inscrit dans la philosophie de l’Ubuntu : nous sommes parce que les autres sont. Se détacher du peuple par le luxe ostentatoire, c’est rompre ce lien sacré. La spiritualité africaine rappelle que, face à l’éternité, ce ne sont ni les titres ni les costumes qui témoignent pour nous, mais la vérité de nos actes et l’ombre protectrice que nous avons su offrir aux autres.
Ainsi, dans la Guinée d’aujourd’hui et de demain, que nos élites se souviennent : on peut marcher loin, viser haut et gouverner grand sans jamais renier sa source. Car seul celui qui reste fidèle à ses racines peut traverser le temps sans se dessécher.


