Il est des liens qui existent sans jamais être revendiqués. Des proximités discrètes qui se limitent à un salut, un sourire, une reconnaissance silencieuse. On se connaît, on se croise, on sympathise parfois, mais on évite soigneusement de s’afficher. Non par pudeur véritable, mais par prudence calculée. Dans nos sociétés contemporaines, le lien humain a cessé d’être un engagement gratuit pour devenir une variable stratégique.
Cette mutation du lien social en actif spéculatif dessine les contours d’un monde où l’altérité est traitée comme une marchandise dont on surveille la cotation. Le silence initial n’est donc pas neutralité ; il est gestion froide du risque. S’afficher avec celui qui chemine encore dans l’incertitude, c’est accepter de partager sa vulnérabilité — une charge que l’opportuniste refuse d’assumer. Il préfère une proximité de basse intensité : assez proche pour être activée, assez distante pour être niée. Une relation en veille, prête à être revendiquée ou abandonnée selon l’issue.
Ainsi, la relation humaine devient un investissement à terme. L’engagement est suspendu à la validation du regard social, conditionné à l’applaudimètre collectif. Tant que l’autre n’a pas encore « explosé », on observe, on jauge, on temporise. Mais lorsque survient la réussite visible, le basculement est brutal. Ce qui se joue alors relève moins de l’amitié retrouvée que du hold-up mémoriel.
S’ensuit une frénésie d’archives : photos exhumées, souvenirs opportunément rappelés, anecdotes brandies comme preuves. Il ne s’agit pas d’un hommage sincère au passé partagé, mais d’une tentative de rachat rétroactif de légitimité. Ces traces deviennent des titres de propriété symbolique. En les exhibant, l’opportuniste cherche à capter une part du capital symbolique de l’autre, réécrivant l’histoire pour se donner le rôle du témoin privilégié, alors qu’il n’était qu’un spectateur prudent, soigneusement en retrait lorsque la traversée était incertaine.
Cette prédation de la réussite d’autrui révèle une cupidité qui dépasse le cadre matériel. C’est une faim narcissique de reconnaissance par procuration, un besoin d’exister à travers l’éclat d’un autre sans avoir assumé le coût moral de la présence. Ce mécanisme, insidieux mais répandu, érode les fondements mêmes de la solidarité. Il érige la désertion de l’ombre en norme implicite de survie sociale.
Car si l’on ne se revendique de l’autre qu’au sommet, on condamne la traversée du désert à une solitude totale. On raréfie le courage relationnel. On rend suspect le soutien gratuit. La loyauté est sacrifiée sur l’autel de la visibilité ; on ne célèbre plus les chemins, seulement les lignes d’arrivée. Or, la dignité d’un lien ne se forge ni dans l’éclat ni dans l’utilité, mais dans la constance silencieuse — lorsque personne ne regarde et que rien ne garantit le succès.
Cette autopsie de nos pratiques sociales nous renvoie à une exigence simple et pourtant radicale : réhabiliter une humanité qui ne se mesure pas à l’image, mais à la présence. Ceux qui n’ont jamais eu besoin de preuves pour attester leur attachement, parce qu’ils étaient là avant, pendant et indépendamment de la réussite, demeurent les véritables gardiens d’une humanité authentique.
Face à la tyrannie du paraître, ils opposent la noblesse d’un lien inconditionnel : une fidélité sans calcul, une présence qui, précisément parce qu’elle ne se monnaye pas, n’a pas de prix.
Ousmane Bony Sylla, administrateur civil


