Le ministre de la Justice et des Droits de l’Homme, Garde des Sceaux, Ibrahima Sory II Tounkara, a livré un message fort et sans détour à l’occasion de sa rencontre avec les magistrats et le personnel du Tribunal de première instance de Kaloum. Dans une intervention empreinte de franchise, d’expérience personnelle et de sens de l’État, le ministre a insisté sur le caractère stratégique de cette juridiction et sur l’impérieuse nécessité d’un engagement exemplaire de tous ses acteurs.

Une juridiction stratégique au cœur de l’État

Dès l’entame de son propos, le Garde des Sceaux a rappelé que le Tribunal de première instance de Kaloum n’est pas une juridiction ordinaire. Situé au cœur du centre administratif de la capitale, il constitue, selon lui, « le tribunal de la capitale », appelé à connaître des contentieux parmi les plus sensibles du pays.

Il s’agit notamment de dossiers économiques majeurs, de litiges à forte portée institutionnelle et parfois de contentieux à caractère politique. Autant d’éléments qui confèrent à cette juridiction une dimension stratégique dans l’architecture judiciaire nationale.

Dans ce contexte, le ministre a souligné que le personnel judiciaire de Kaloum doit pleinement mesurer la responsabilité qui lui incombe. « Le personnel de cette juridiction doit être exemplaire », a-t-il martelé, estimant que la crédibilité de la justice guinéenne se joue en grande partie dans cette enceinte.

Un témoignage personnel pour interpeller les consciences

Dans un registre plus personnel, le ministre a rappelé son propre parcours, profondément lié à cette juridiction. Il a confié avoir commencé sa carrière judiciaire au Tribunal de Kaloum, où il a exercé pendant deux années.

« J’ai commencé ici, tout a commencé ici », a-t-il déclaré, soulignant sa connaissance intime du fonctionnement de cette juridiction, des réalités du traitement des dossiers et des contraintes auxquelles sont confrontés les magistrats.

S’il reconnaît que les moyens font souvent défaut, comme partout ailleurs, le ministre a toutefois insisté sur une conviction forte : le manque de ressources ne saurait justifier l’inaction ou la médiocrité. Bien au contraire, il estime que « le peu de moyens que nous avons doit nous pousser à donner davantage de nous-mêmes et à produire plus de résultats ».

Responsabilité, éthique et déontologie au cœur du message

Le Garde des Sceaux a replacé le débat sur le terrain des valeurs fondamentales de la magistrature. Pour lui, la question des moyens matériels ne peut être dissociée de celle de la responsabilité individuelle et collective, de l’éthique et de la déontologie.

S’adressant directement aux magistrats, il s’est interrogé : sont-ils pleinement conscients de la responsabilité immense qu’ils portent face à une population « assoiffée de justice », au nom de laquelle les décisions sont rendues ?

Il a reconnu les efforts déjà accomplis, notant l’évolution positive de la salle d’audience et l’amélioration progressive des conditions de travail. Il a assuré que le combat pour un meilleur accompagnement de l’État se poursuivra. Toutefois, il a posé une question essentielle : « Qu’avons-nous, nous-mêmes, à donner à l’État et à la population ? »

Refuser l’attentisme et provoquer le soutien

Dans un discours empreint de réalisme, le ministre a tenu à dissiper toute illusion. Il a clairement indiqué qu’il ne venait pas faire des promesses irréalistes. « Je ne vais pas vous promettre quelque chose », a-t-il affirmé, tout en rassurant ses interlocuteurs qu’ils le verront « à l’œuvre, s’il plaît à Dieu ».

Mais pour lui, l’aide de l’État et des partenaires ne peut être efficace que si les acteurs judiciaires montrent d’abord leur volonté d’être aidés. Il a insisté à plusieurs reprises sur cette idée : démontrer, par le travail, l’engagement et le sérieux, que la juridiction mérite l’accompagnement attendu.

L’exemple de Macenta : quand l’engagement mobilise la population

Pour illustrer son propos, le Garde des Sceaux a évoqué son expérience au Tribunal de Macenta. À son arrivée, la juridiction manquait de tout. Plutôt que d’attendre passivement, il s’est engagé, aux côtés du procureur, dans une dynamique de travail et de redressement.

Cette implication visible a suscité une réaction remarquable de la population locale, qui s’est mobilisée pour soutenir la justice : dons de peinture, de bois pour les plafonds, appui matériel divers. À terme, l’État lui-même a renforcé son soutien.

Selon le ministre, cette expérience démontre que lorsque la justice se met véritablement au service du citoyen, celui-ci répond présent.

Une justice rendue parfois à la bougie

Dans un dernier rappel chargé de symboles, le ministre a évoqué une période marquante de l’histoire du Tribunal de Kaloum, lorsqu’il fallait rendre la justice à la lueur des bougies, faute d’électricité, jusque tard dans la nuit.

« Si à ce moment-là nous avions décidé d’attendre l’État, nous n’aurions jamais pu juger », a-t-il rappelé, avant de conclure que lorsque le moment opportun arrive, l’État finit toujours par répondre présent.

Un appel clair au changement de pratiques

Au terme de son intervention, le message du Garde des Sceaux est apparu limpide : la réforme et le renforcement de la justice passent d’abord par un changement de mentalités, de pratiques et par une prise de conscience aiguë de la mission républicaine confiée aux magistrats.

À Kaloum, juridiction emblématique et stratégique, l’exemplarité n’est pas une option, mais une exigence.

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