Il est des moments dans l’histoire des nations où la confiance se transforme en certitude, et la certitude en arrogance. Des moments où le pouvoir, grisé par sa longévité ou par l’absence apparente de contestation, finit par croire qu’il échappe aux lois ordinaires de la réalité. La République de Guinée, comme tant d’autres avant elle, traverse aujourd’hui l’un de ces carrefours silencieux mais décisifs.

L’arrogance ne surgit jamais comme un coup de tonnerre. Elle s’installe. Elle s’habille de discours rassurants, de promesses répétées, de slogans mobilisateurs. Elle commence par l’assurance d’agir pour le bien commun, se poursuit par le refus d’entendre les voix critiques, et s’achève dans la conviction dangereuse que l’on est devenu indispensable à la nation. À ce stade, le pouvoir ne dialogue plus : il tranche, il impose, il décrète.

Mais l’histoire politique guinéenne, riche de luttes, de ruptures et de sacrifices, nous enseigne une chose essentielle : aucun pouvoir ne prospère durablement dans la surdité. La légitimité ne se proclame pas indéfiniment, elle se nourrit. Et lorsque cette nourriture — l’écoute, le respect, la justice, l’inclusion — vient à manquer, quelque chose se retire lentement, presque imperceptiblement.

Ce quelque chose, c’est l’adhésion profonde.

Alors apparaît le silence.

Un silence qui ne manifeste ni peur ni résignation.

Un silence sans cris, sans marches, sans slogans.

Un silence lourd de sens, souvent mal interprété.

En Guinée, ce silence s’observe dans les regards qui se détournent, dans la confiance qui s’effrite, dans l’enthousiasme citoyen qui ne répond plus aux appels officiels. On le confond parfois avec l’acceptation. Il n’en est rien. Ce silence est une frontière. Il signifie que la parole publique ne convainc plus, que les explications ne suffisent plus, et que les actes attendus ne viennent pas.

C’est ainsi que vacille ce qui se croyait inébranlable. Non sous l’assaut brutal d’un adversaire déclaré, mais sous le poids de ses propres certitudes. Les soutiens deviennent tièdes, puis rares. Les justifications s’allongent, pendant que la réalité, elle, se durcit. Ce n’est pas l’opposition qui affaiblit d’abord un pouvoir, c’est sa déconnexion progressive du vécu réel des populations.

L’échec qui survient alors surprend toujours ceux qui s’en croyaient à l’abri. Non parce qu’il était imprévisible, mais parce que l’arrogance rend aveugle. Elle empêche de voir que l’autorité sans humilité se vide de sa substance, que la force sans justice s’use, et que toute gouvernance qui méprise la mesure finit par se heurter au réel social.

Il faut le dire avec clarté : l’échec politique n’est pas une malédiction. Il est un révélateur. Il met à nu ce que le succès temporaire avait dissimulé. Il rappelle que la grandeur d’un État ne réside ni dans la rigidité ni dans l’intimidation, mais dans la capacité à douter, à corriger, à écouter — surtout lorsque les applaudissements se font rares.

La Guinée n’avance pas par l’orgueil. Elle avance par la conscience de ses blessures et par l’exigence de dignité de son peuple. Chaque période où cette vérité est oubliée impose, tôt ou tard, un rappel sévère. Car ce ne sont jamais les institutions qui s’effondrent en premier, mais les certitudes qui les soutiennent.

La leçon est exigeante, mais salutaire : le pouvoir véritable ne se mesure pas à sa capacité d’imposer le silence, mais à sa sagesse d’écouter quand le silence commence à parler.